Lettre ouverte à M. Christian Goudineau, professeur au Collège
de France, titulaire de la chaire des Antiquités Nationales, président
du conseil scientifique du mont Beuvray, au sujet de Gergovie, Bibracte
et Alésia
Monsieur le Professeur,
Depuis le 30 octobre 1981 (cf. article du Monde du 11/11/81),
j'essaie de convaincre les archéologues français et autres
responsables de leurs graves erreurs concernant la localisation de Gergovie
et de Bibracte, et le déroulement de la bataille d'Alésia.
En dehors de tout esprit polémique stérile, j'ai fait
mon possible, par Minitel, réseau Internet, articles de presse,
courriers et tracts divers, pour que l'on soit informé de l'existence
de mes ouvrages.
Or, dans le numéro hors série de l'Archéologue
paru début juillet et consacré à Gergovie, à
Bibracte et à Alésia, publication intitulée l'année
terrible dont vous êtes l'inspirateur et le directeur, vous vous
exprimez, au sujet de la localisation des sites gaulois, en termes désobligeants:
... il ne s'agit ni d'Alésia, ni de Gergovie, pour lesquelles
les preuves archéologiques abondent à tel point que l'on
n'éprouve que compassion à l'égard de ceux
qui, aujourd'hui encore, chevauchent sur des chimères dépenaillées.
Je me permets de vous faire remarquer:
Premièrement, en ce qui concerne Alésia, que si
certains de vos collègues - l'archéologue Berthier en particulier
- ont égaré l'opinion en proposant une autre Alésia
en Franche-Comté, la faute en revient, pour une bonne part, à
la mauvaise traduction que l'universitaire Constans a faite des textes
de César en 1926 - mauvaise traduction que vous prétendez
pourtant remarquable - et d'autre part, au fait qu'il a fallu attendre
l'année 1992 pour qu'une équipe allemande découvre
enfin, à Alise-Sainte-Reine, la trace indiscutable des retranchements
romains que les archéologues français - la chose est incroyable
- cherchaient en vain quelque 25 mètres trop en avant, à
un endroit où il n'y avait rien à trouver.
Deuxièmement, en ce qui concerne Gergovie, je constate
que votre conversion à la thèse de Gergovie-Merdogne est
récente. En effet, n'avez-vous pas écrit à la page
288 de votre César et la Gaule que la localisation de
Gergovie n'est pas assurée... je ne prendrai pas parti... Quels
sont les arguments décisifs qui vous ont amené, aujourd'hui,
à ce ralliement tardif? Je n’en vois pas: vos collaborateurs ne
peuvent pas retrouver sur le plateau de Merdogne la trace archéologique
indiscutable de la "ville" dont parle César et de l'oppidum que
Vitruve décrit comme une haute fortification plus ou moins circulaire,
puisque ce n’est pas là qu’il faut les chercher.
Troisièmement, en ce qui concerne votre localisation de Bibracte
au mont Beuvray, je ne suis pas le seul, en Bourgogne, à m'étonner
de l'hésitation du Ministre de la Culture que M. le député
Beaumont a interrogé dès janvier 1997 sur le bilan des
fouilles exécutées au mont Beuvray et les conclusions dégagées
par les experts, question que M. le député Hellier a
reposé une deuxième fois le 10 février de cette année,
puis une troisième fois, sans succès.
J'ai le regret de vous le dire: que ce soit la thèse ancienne
sur le déroulement de la bataille d'Alésia, la localisation
napoléonienne de Gergovie sur le plateau de Merdogne, celle de Bibracte
au mont Beuvray, et autres chimères, tout cela ne
passe plus auprès du public averti si les cartes (toutes les cartes)
ne sont pas vraiment mises sur la table.
Mes sentiments à l’égard de vos travaux sont partagés.
D’un côté, je reconnais que, dans la voie traditionnelle,
vous avez approfondi l’histoire de César et de la Gaule. Vous avez
également le mérite de n’avoir pas suivi les historiens et
les archéologues qui se plaisent à dénigrer les origines
de notre histoire et les personnages historiques de cette période,
au mépris de la vérité.
D’un autre côté, je suis bien obligé de constater
que, dans la nouvelle vision de la Gaule que je propose, vous n’avez pas
voulu "saisir", ni le Bouclier Éduen, ni l’Épée Flamboyante, que j’ai publiés en 1992 et en 1995.
Les temps changent. La pertinence des démonstrations se détermine
de plus en plus sur le réseau internet selon le sérieux des
arguments présentés. Le débat se joue sur l'écran
des ordinateurs. En restant dans la tour d'ivoire du musée archéologique
européen, en s'obstinant à vouloir ignorer mon site Web,
vos collaborateurs se mettent en dehors de ce formidable espace de culture
et d'échanges que les technologies nouvelles ouvrent à l'esprit
humain. Alors que mon site connaît une audience de plus en plus grande,
les utilisateurs d’internet sont en droit de s’interroger sur le laconisme
du vôtre (dernière
mise à jour à l'heure où j'écris le présent article: août 1997!)
Le numéro précité de l'Archéologue
n’est pas dénué d’intérêt. Il a le mérite
de clarifier vos positions et vos affirmations mais élude la question
essentielle: les preuves ou arguments qui vous autorisent à dire
que le mont Beuvray est le site de Bibracte. En suivant l’ordre des pages,
voici les points qui me semblent litigieux.
Page 2. Dans votre ouvrage Bibracte et les Eduens, à
la découverte d'un peuple gaulois, pour déterminer l'emplacement
de Bibracte, vous posez avec raison le postulat suivant: «Dès
lors, les historiens doivent se poser la question suivante: à
27 km de quelle ville éduenne peut-on trouver un champ de bataille
correspondant à la description de César? (p. 4, l. 21)»,
mais vous-même ne répondez pas à cette question. Mon
Histoire
de Bibracte, le bouclier éduen y répond. La bataille
a eu lieu à Sanvignes. La veille de la bataille, César se
trouvait à 27 km de Bibracte/Mont-St-Vincent.
Page 3. Vous concluez votre page de présentation par ces
mots: Bref, la plume et l'épée se sont alliés.
Il
faut nuancer votre affirmation. La collaboration tardive, à vos
côtés, d'un chef de bataillon à la retraite n'engage
en rien l'Armée française. Seule, la Revue historique
des Armées, organe officiel, peut vous apporter la caution que
vous souhaitez. Pour ma part, je vous le dis franchement: je trouve extrêmement
grave que des responsables de la Culture et de l'Archéologie aient
laissé un Président de la République engager la crédibilité
de l'État sur le site du mont Beuvray sans avoir demandé
auparavant à des latinistes confirmés et à des militaires
qualifiés de vérifier sur le terrain les Commentaires
de César et les écrits du Grec Strabon.
Page 8. Alors que les pays arverne, éduen et autres, nous
montrent une volonté de continuité du pouvoir par voie héréditaire
ou collatérale sur un fond de rivalité entre familles illustres
et prétendantes, je ne vois pas sur quels arguments vous fondez
votre thèse de gouvernements aristocratiques lesquels seraient,
selon vous, en compétition avec des soi-disant rois.
Pages 12 et 13. En vous inspirant de la médaille du chef
éduen Dumnorix, vous exposez au musée archéologique
européen, deux mannequins représentant des personnages barbares,
basanés et vêtus de hardes. Cette représentation est
choquante et désastreuse pour l'idée qu'elle donne des chefs
et des combattants gaulois. Sur la médaille en question, le commandant
de la cavalerie éduenne est, en réalité, habillé
en chef de guerre. Son casque descend jusqu'à recouvrir ses oreilles.
Des épaulières rembourrées lui protègent les
épaules, une cotte de mailles ou d'armes, la poitrine. Et même,
ses jambes semblent moulées dans des cottes de mailles jusqu'à
l'extrémité du pied. Son bâton de commandement est
accroché à sa ceinture. Cette erreur est d'autant plus inexplicable
de votre part qu'à la page 16, votre collaborateur, le commandant
Soulhol, s’inspirant de vos ouvrages, décrit ainsi les nobles cavaliers
gaulois: ils portaient casques à couvre-joues (paragnathides)
cottes de mailles, bouclier...
Page 22. Vous placez Gorgobina à Sancerre ou vers Nevers?
Vous n'avez pas compris que Gorgobina était "la position stratégique"
qui empêchait le peuple éduen de basculer du côté
de l'insurrection et qu'il s'agissait, non pas d'une localité excentrée,
mais tout simplement du mont Beuvray. En revanche, vous avez raison d'abandonner
votre identification de Vellaunodunum à Montargis.
Page 25. Vous avez tort de faire preuve de scepticisme lorsque
César rapporte que les Bituriges considéraient leur ville
de Bourges comme la plus belle, ou peu s’en faut, de toute la Gaule.
Si César rapporte ce propos sans commentaires, c’est tout simplement
parce que c’était la stricte vérité. J’ajoute que
si les archéologues ne faisaient pas passer leurs théories
avant les textes, ils auraient compris depuis longtemps que les vestiges
antiques de Bourges (fontaine, colonnes sculptées, etc…) ne devaient
pas être attribués aux Romains de la conquête, mais
aux Gaulois de l’indépendance; et cela aurait changé toute
leur vision de la Gaule.
Page 26 et 27. En ce qui concerne le siège de Bourges
par César, vous reprenez les thèses erronées du Second
Empire. Le plan des travaux d'attaque que vous sortez des oubliettes pour
illustrer le texte du commandant Soulhol est inacceptable. Il est absurde
de penser que "l'agger" dont parle César était haut de 24
m (!) et large de 99 m, comme l'a traduit Constans. La bonne traduction
est celle-là: long (longum) de 99 m. Il ne s'agit donc pas d'un
terrassement de terre élevé parallèlement et face
au rempart de la ville, mais d'une rampe d'accès relativement étroite,
en pente montante jusqu'à presque 24 m, perpendiculaire au rempart
et constituée de bois assemblés et de tout-venant, ce qui
explique que les Gaulois aient pu l'incendier.
Page 28. César écrit qu’il mit six jours depuis
l’endroit où il a franchi l’Elaver par ruse pour arriver au pied
de Gergovie. Le commandant Soulhol se trompe en imaginant ce franchissement
vers Vichy. Dans cette hypothèse, César – qui était
pressé – aurait certainement parcouru les quelque 50 kilomètres
qui séparent Vichy de Gergovie en moins de six jours. D’autre part,
la particularité qu’attribue César à l’Elaver qu’il
lui faut franchir – difficilement guéable avant l’automne – n’est
pas une caractéristique de l’Allier, mais de la Loire.
Page 30. Votre collaborateur, Vincent Guichard, évoque
un lieu habité du nom de Gergoia qui aurait été
mentionné sur la pente orientale du plateau de Merdogne dès
le Xème siècle. A ma connaissance, il existe bien une ancienne
et très brève charte mentionnant Gergoïa (fonds d'archives
provenant du dépôt de la préfecture du Puy-de-Dôme,
cath. Arm. 11, sac Q cote I), mais la seule chose qu'on puisse en déduire
est que le nom de ce village figure dans une énumération
et que, cité après Tallende, il ne peut s'appliquer qu'à
l'ancien village médiéval du Crest et non au plateau désert
de Merdogne.
Page 31 à 33. Selon vous, les sondages que vous avez fait
exécuter récemment sur les fossés césariens
conduisant au petit camp de La Roche-Blanche prouveraient définitivement
que l'oppidum de Gergovie se trouvait bien sur le plateau de Merdogne.
Votre raisonnement pèche sur le plan de l'orientation. La conquête
de la position de La Roche-Blanche par César ne peut se comprendre,
sur le plan stratégique et tactique, que si l'attaque décisive
a été prévue, non pas en direction de la pente abrupte
de Merdogne, vers le nord, mais en direction des pentes douces qui conduisent
à Gergovie/Le Crest, vers le sud. Il est absurde de penser que César
ait pu installer un petit camp sous la menace permanente et imprévisible
d’un assaut général gaulois qui aurait dévalé
du plateau de Merdogne.
Contrairement à ce que vous affirmez "archéologiquement"
mais sans aucune preuve, ni archéologique, ni topographique, les
épisodes du siège que vos collaborateurs et guides essaient
laborieusement d'expliquer sur le site de Merdogne ne correspondent absolument
pas à la description des Commentaires. Où est le plateau
allongé (dorsum jugi: le dos de le ligne de crête) étroit
et boisé (angustum et sylvestrem)? Où sont les deux versants
(collis)? Où est l'autre bout de l'oppidum (alteram partem oppidi)?
En revanche, expliquée depuis La Roche-Blanche en regardant l’éperon
du Crest et les falaises de la montagne de la Serre, la description, non
seulement de César, mais également celle de Polyen, sont
d'une telle clarté qu'il faut vraiment être aveugle ou de
mauvaise foi pour ne pas vouloir comprendre.
Vous dites qu'il y eut un assaut de Gergovie, mais de faible envergure.
Je dirais plutôt le contraire. Dans cette affaire, trois légions
sont montées à l'assaut, l'une contre les camps gaulois,
l'autre en direction de la porte de l'oppidum et une troisième en
soutien. Comptable du sang romain devant la cité de Rome, l'auteur
des Commentaires reconnaît la perte de 40 centurions et de
700 légionnaires... l'effectif d'une cohorte. Pour César,
c'est plus qu'une défaite, c'est une catastrophe, c'est une destitution
assurée. Alors que ce dernier s'enfuit pour rejoindre la Province,
comment pouvez-vous écrire que la bataille de Gergovie ne constitue
pas une victoire pour Vercingétorix?
Pages 36 et 37. Vous écrivez, en début de page,
qu'après l'affaire de Gergovie, Labiénus rejoignit probablement
César à Avrolles. Cette localité, quoiqu'un peu perdue
entre les centres importants d'Auxerre et de Troyes, est proche de la station
Eburobriga de la carte de Peutinger, gué et carrefour de routes,
semble-t-il, situé sur l'Armançon. Mise à part cette
curieuse idée de villages gaulois qui s’inscriraient dans le tracé
d’anciens camps romains, votre hypothèse est intéressante,
mais je ne pense toutefois pas qu'elle soit exacte. Contrairement à
ce qu’affirme le commandant Soulhol, les Senons, à ce moment-là,
ne pouvaient pas être hostiles aux Romains. Labiénus, venant
de Sens où se trouvait sa base arrière, tenait, de toute
évidence, en otages, les membres des familles régnantes.
Dans ces conditions, l'oppidum senon, bien connu et riche en blé,
d'Autessiodunum (Auxerre) s'impose, à mon avis, comme lieu de regroupement
des troupes romaines.
Pages 38 et 39. Vous affirmez, comme s'il s'agissait d'une évidence,
que le mont Beuvray est le site de Bibracte. Alors que beaucoup d'érudits
et de personnalités - et non des moindres - commencent à
s'interroger, vous vous contentez d'affirmer. Vous ne présentez
ni arguments, ni documents pour étayer votre affirmation. La réalité,
c'est que le mont Beuvray n'a jamais été le site de Bibracte,
mais celui de Gorgobina. J'en ai apporté la preuve dans mes ouvrages.
Par lettre en date du 23 février, Madame Trautmann a promis à
M. le député Hellier de l’informer au plus vite concernant
le
bilan de fouilles conduites au mont Beuvray. Pourquoi
Madame la Ministre ne tient-elle pas sa parole?
Page 42 et 43. Le commandant Soulhol situe le lieu de la bataille
de cavalerie sur l'Armançon, au confluent de deux, voire de trois
cours d'eau. Je ne pense pas que cela soit le bon théâtre
d'opérations. César, écrivain précis, n'évoque
qu'un cours d'eau. Il dit, d’autre part, que Vercingétorix plaça
son infanterie derrière le cours d’eau et devant des fortifications
(pro castris), pour encourager ses cavaliers et intimider l’ennemi. Pour
cela, il faut que le champ de bataille soit vu et proche de la position
de Vercingétorix. Il faudrait également que le terrain soit
relativement plat et dégagé – comme dans la plaine des Laumes
– pour permettre un combat de cavalerie. La thèse du commandant
Soulhol ne répond pas à ces deux conditions. En outre, comme
je l'ai démontré dans mes ouvrages, c'est par là que
passait la voie "Sequanas". Je pense, dans cette hypothèse, que
César l'aurait signalée. Enfin, n'est-il pas paradoxal, dans
cette hypothèse toujours, de considérer l'antique Armançon
comme un fleuve important et de le faire franchir plusieurs fois par des
gués que, d'ailleurs, César, si précis d'habitude
sur ce point, ne mentionne pas? (pour mémoire, je signale au commandant
Soulhol que César ne pense pas à un joug de boeuf quand il
désigne un sommet, une ligne de crête, ou une crête,
par le mot jugum).
Pages 46 et suivantes. Se reférant à la mauvaise
traduction de l'universitaire Constans, vos collaborateurs reprennent l'explication
de la bataille d'Alésia qu'a publiée le professeur de faculté
Le Gall en 1990. En relisant ce texte, l'ancien officier de carrière
que je suis ne peut être que saisi de "compassion" en constatant
avec quelle puérilité nos compatriotes expliquent encore
maintenant cette gigantesque et formidable bataille, tout en portant les
jugements les plus saugrenus sur les troupes engagées et sur leurs
chefs.
Je conseille vivement aux intéressés de consulter l'Internet,
entre autres le serveur du GDR 880 du C.N.R.S., Archdata,
carrefour web de l'archéologie en France, section actualités,
ainsi que le site brésilien d'Amiraldo Martinano de Gusmao Junior,
intitulé A
Batalha de Alésia .
Par delà ces points qui méritaient d’être éclaircis,
je remarque que vous n’avez pas repris la déclaration que vous avez
faite à l’issue d’un colloque, à Lyon, à savoir que
la
patrie gauloise était un mythe. Il faut se méfier des
slogans qui ne veulent rien dire. La naissance d’une nation et le maintien
de sa cohésion au cours de son histoire sont des sujets sérieux
qu’il ne faut pas traiter à la légère.
Veuillez agréer, Monsieur le Professeur, l'expression de mes
sentiments distingués.
A Saint-Rémy, le 14 juillet 1998
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